Je veux éteindre en moi la révolte de celui qui sait, qui connait l’être qu’était Angèle, ses difficultés, ses facultés et son innocence face à la pauvreté de l’humanité, son inadéquation avec les êtres dits normaux. Angèle était extrêmement sensible, mais faisait fuir par ignorance ou par peur de sa personnalité hors norme alors qu’elle était, Angèle, seulement, profondément. Je refuse l’insensible.
Je voudrais vous dire, à tous, oh combien, elle avait du talent, oh combien elle pouvait être chiante, mais tellement touchante parce que vive, éclectique, curieuse de tout, vivante parmi les mortels, une jeune fille qui n’était certainement pas commune, mais qui n’avait qu’un droit comme tout le monde d’exister. Voilà ma pensée d’aujourd’hui, jour noir, une enfant s’est libérée de l’entrave de la médiocrité. Je suis heureux d’avoir eu l’honneur de l’avoir vue en scène et surtout de l’avoir vue s’épanouir seule, dans cet espace magique qui ne frêne pas, mais qui bannit l’apriori au profit de l’être, de sa personnalité, de son identité.
Ces mots sont sortis du ventre, comme un cri, comme un besoin de hurler à l’injustice et au dégoût que j’ai de voir une enfant comme Angèle ostracisée…
Pour exemple de ce qu’Angèle était, il suffit de prendre cette phrase que sa maman m’a rappelée, avant ses funérailles, que la petite lui avait dite après une répétition avec moi. « Avec Erwan, on a une jouissance fondamentale à essayer de faire craquer Jean-Luc à force de l’embêter ». Elle avait neuf ans cette année-là. Je me souviens de ce moment qui a duré quelques séances. Je leur disais que c’était bien essayé. Ce souvenir est très précis dans ma tête. Angèle avait sa place dans mon cours, comme Erwan et tous ses autres camarades, à des âges très différents, mais avec en commun cette curiosité sans bornes. Il est vrai que les mots avaient une place importante dans sa survie. Angèle apprenait sans jamais être choquée, elle absorbait la chair des mots et ne les réduisait pas au sens commun, mais pouvait, à neuf ans, faire avec ce mot-là “jouissance” le distinguo entre sa fonction première réservée aux adultes et sa fonction abstraite, “le plaisir simple”, d’être en scène notamment. C’est une expression que j’utilisais souvent : “jouissez de la scène”. Angèle l’avait intégrée aussitôt, comme à chaque fois : “aussitôt dit, expliqué, mis en exergue, elle enregistrait et pratiquait, utilisait, répétait pour imprimer et en découvrir toutes les facettes qu’ils s’agissent d’un positionnement en scène, d’une réplique, d’une attitude, d’une humeur etc.”...
Merci à sa maman d’avoir partagé ce souvenir avec moi. Cela fait quelques jours que me reviennent en tête ses longues discussions après les ateliers, où nous évoquions ses progrès, ses excès, son épanouissement et dans les moments les plus sombres - elle en a connu malheureusement - cette scène qu’elle considérait comme un lieu où elle pouvait vivre et quelques fois survivre...
Merci également de m’avoir partagé son Slam. Les mots sont justes... Si seulement ils pouvaient résonner dans le cœur de l’autre… Merci de m’avoir donné l’occasion de la voir en scène une dernière fois... Quelle évolution… Son émotion accompagne ses mots à la perfection, ils ne mentent pas. Ils sont justes.
Elle s’appelait Angèle et personne ne pourra désormais le nier
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