L’histoire d’Angèle
Au travers de ses mots, Angèle laissait filtrer ses maux. Son mal-être, son manque d’estime d’elle-même, sa solitude, ses peurs, son manque d’amour...
Le début de tout….
Le harcèlement a commencé très tôt. En maternelle déjà, ses amitiés ne duraient pas bien longtemps. Quelques mois, un an… et puis, l’invitation de l’anniversaire suivant n’arrivait pas. Angèle était la petite fille qu’on ne supporte pas. Vive, intelligente, drôle, affectueuse, mais hyperactive, elle ne rentrait pas dans le moule. Alors, petit à petit, les copines qu’elle adorait finissaient par lui tourner le dos. Par choix et parfois, parce qu’être l’amie d’Angèle, c’était être trop associée à la fille bizarre. Au fil des ans, Angèle a même fini par se définir de cette manière : « la meuf bizarre » disait-elle d’elle-même.
« Bizarre »… Selon le dictionnaire Le Robert, c’est « ce qui est inhabituel, qu’on explique mal », mais aussi « d’un caractère difficile à comprendre, fantasque ».
Fantasque, Angèle pouvait l’être effectivement. En primaire, avec sa meilleure amie, la seule, elles inventaient des histoires de dragons et de mondes imaginaires. Plus tard, elles rêvaient l’une d’écrire, l’autre de jouer la pièce écrite par la première. Prises dans leurs rêves, elles formaient un joli duo et Angèle laissait passer les remarques et les bousculades « pas faites exprès ».
Les remarques et les coups s’infiltraient déjà dans son esprit, insidieusement. Un petit de maternelle trouvait très drôle de taper sur ma fille à chaque récréation. Personne n’avait rien vu et une de ses sœurs, alors en CE1, a dû confirmer les faits, parce que ce que j’avais raconté d’après les dires d’Angèle ne suffisait pas.
Malgré ça, Angèle gardait son sourire. C’était une enfant curieuse, débordante d’énergie. Elle pouvait continuer à faire sport avec ses béquilles à chaque entorse, parce qu’elle ne tenait pas en place. Elle aimait la lecture, les gens, les animaux. En remontant de l’école, elle n’oubliait jamais de saluer les deux petites dames âgées de notre rue, allant jusqu’à prendre dans son argent de poche quelques sous pour aller acheter une part de gâteau à l’une d’elle, dont c’était l’anniversaire. Angèle était en décalage, mais elle l’assumait.
Et au milieu, il y eut le collège….
Le collège a séparé Angèle de sa meilleure amie. En 6e, elles n’étaient pas dans la même classe, mais se retrouvaient dans la cour, pour continuer leurs jeux interminables. Pourtant, cette année-là, l’enfer a commencé pour ma fille…
Dans sa classe, on a commencé à la regarder de travers, à souffler à sa vue, à se plaindre de son attitude. Oui, parfois, Angèle connaissait un mot que les autres ne comprenaient pas. Oui, Angèle bougeait sans arrêt sur sa chaise. Oui, Angèle s’ennuyait en classe. Oui, Angèle jouait avec ses stylos. Oui, Angèle lançait ses jambes en avant et en arrière sous sa chaise. Oui, Angèle retrouvait sa copine dans la cour pour jouer.
Petit à petit, les remarques sont devenues plus agressives. Une fille de sa classe l’a prise réellement en grippe, jusqu’à la trainer par les cheveux dans un couloir, pour une histoire de T-PEX. Angèle était boxeuse. Mais, elle savait que la boxe ne devait être pratiquée que sur un ring. Alors, elle n’a pas frappé, ne s’est pas défendue. L’intervention d’une enseignante qui passait par là a stoppé l’agression. Mais pas les mots, ni les bousculades, ni les coups donnés « sans faire exprès ».
Angèle a prévenu à plusieurs reprises les adultes, sans vraiment de succès. Entre les « ça ira mieux l’an prochain » et les « ce sont des trucs de gosses » en passant par « il faut arrêter de te plaindre tout le temps », Angèle a commencé à apprendre à se taire. Au bout de quelques mois pourtant, las de voir l’état de ma fille se dégrader, j’ai alerté directement la Direction, et non plus les enseignants et les CPE. Une réunion a été organisée, avec la promesse faite à Angèle que sa harceleuse principale ne l’attaquerait plus.
Ce fut le cas, verbalement du moins. Les regards en coin et les rires ont continué. Les élèves se sont détournés petit à petit de ma fille pour ne pas être associés à la « meuf bizarre ». La cinquième est arrivée et Angèle s’est fait quelques amies, qui le sont restées jusqu’en troisième. Mais, en parallèle, les remarques, les rires, les moqueries ont continué.
Angèle a bien tenté de nouveau de le faire savoir. Sans succès. Déléguée de parents au collège, je pouvais échanger sur le sujet. Mais, la conclusion était presque toujours la même : ma fille devait « grandir et apprendre à ne plus se laisser toucher par tout ceci ». Elle a surtout appris à se taire.
Appris à prendre une grande respiration devant la porte de sa professeure d’anglais avant de frapper et d’entrer, quand le jeudi matin, parce qu’elle arrivait avec une demi-heure de retard à la suite de son rendez-vous avec la psychologue du collège, une bonne partie de la classe chuchotait « oh, non, pas elle. Reste chez toi, Angèle ».
Appris à se contenir pour ne pas envoyer valser sa chaise quand elle s’asseyait à côté d’un élève, à la place attribuée par le professeur, qui, lui aussi, soufflait son mécontentement d’être à côté de ma fille. Il a fallu un premier email au professeur, puis une deuxième en copie au proviseur pour qu’enfin, il se passe quelque chose… Un quelque chose qui, bien sûr, a donné raison à l’élève récalcitrant à qui on a proposé de changer de place. L’art et la manière d’ostraciser encore plus une enfant. Angèle subissait les agressions verbales de son camarade, mais c’est lui qui a pu, impunément, changer de place. Il aurait été tellement plus intéressant de demander à cet élève de s’excuser auprès de ma fille et de lui faire savoir que sa place était là, parce que l’enseignant la lui avait attribuée.
En début de 3e, ma fille a même été frappée dans la cour, tirée de nouveau par les cheveux, qu’elle avait très longs, ce qui a ravivé le trauma subi en 6e. Ses lunettes ont été cassées au passage. Les agresseuses ont été renvoyées trois jours. Fin de l’histoire. Lors de la réunion parents/professeurs, la maman d’une des deux élèves qui avait frappé Angèle est venue me voir pour m’expliquer que sa fille n’était pas méchante et qu’elle était désolée. Cette jeune fille se trouvait à un mètre derrière sa mère, avec ses copines et rigolait en me regardant. Pourquoi cette maman n’a-t-elle pas demandé à son enfant de venir elle-même, s’excuser ? Trois ans plus tard, je me pose encore la question.
Durant quatre ans, Angèle a subi ce genre d’attitudes. Durant quatre ans, comme elle le dit dans son slam, elle s’est enfoncée, a appris à se taire, à subir. Parce que l’ostracisme n’est pas reconnu comme du harcèlement, parce qu’il est difficile à détecter, parce qu’une phrase ne peut pas avoir autant d’impact que ça… Et pourtant….
Alors, en fin de troisième, elle a chanté ce texte, écris par elle, devant tout un gymnase. Lorsqu’elle m’a demandé mon avis, je lui ai répondu qu’elle quittait l’établissement et n’avait rien à perdre. Qu’elle avait raison de le faire et que peut-être, cela servirait à d’autres. Elle l’a fait et a été félicitée par des élèves et des parents qu’elle ne connaissait pas. Ma fille pouvait être fière d’elle. Elle quittait l’établissement la tête haute, pensait que désormais, tout irait bien.
J’ai aussi cru ce qu’on nous avait répété pendant quatre ans : que ça irait mieux au lycée.
La fin, parce que le mal était fait…
En seconde, Angèle a réalisé un de ses rêves : entrer en section théâtre, conservatoire/lycée, grâce à ses très bons résultats au collège et ses années de théâtre. Pour ça, elle devait aussi partir à l’internat. Une coupure majeure avec son quotidien et ses quelques amis d’avant. Mais, elle y est allée, bravement, fièrement. Des amies, dans cette classe et à l’internat, elle en a eu, en seconde. Oui, mais… Mais le mal l’avait rongé durant trop longtemps. Pour se faire aimer, Angèle pensait qu’elle devait toujours être celle qui fait rire, celle qui écoute, celle qui aide. Alors, dans une classe de trente élèves, il y a toujours quelques personnes pour rester auprès de vous, même lorsque cela ne va pas fort. Et puis, l’espoir de jours meilleurs perdure, encore. Malgré ça, Angèle a fait un premier séjour en pédiatrie psychiatrique. Une petite semaine, avant la reprise des cours, des notes en chute libre et des absences régulières jusqu’à la fin de l’année.
Et puis, l’entretien avec le conservatoire pour savoir si elle passerait en 1ère STMD (Section Théâtre, Musique, Danse) est arrivé. « Ça s’est super mal passé » a enregistré Angèle sur son téléphone. « On a d’abord fait du théâtre comme pendant un cours normal, et ça s’est plutôt bien passé étant donné que je suis à l’aise sur une scène. Mais, ensuite, il y a eu l’entretien. Je me suis fait déchirée ! Et comme j’ai paniqué, j’ai répondu n’importe quoi. Je ne savais pas quoi dire. J’ai été prise de court. On m’a fait remarquer que j’avais des problèmes de concentration, que je ne travaillais pas assez. Alors que j’étais une des premières à savoir mon texte par cœur (…) Ils m’ont dit que j’avais super bien joué durant le spectacle, mais que je ne faisais pas du tout la même chose que quand j’étais en cours. Donc, en résumé, je joue super bien sur scène, mais alors en cours, je fais de la m***. Étant donné que je me vois comme une m***, j’ai eu encore plus envie de me suicider que d’habitude. J’ai commencé à pleurer dans la salle. C’était pathétique. Je suis pathétique. Je suis sortie en pleurant et en faisant une crise d’angoisse. j’ai couru loin parce que les gens voulaient venir me voir, mais je ne voulais pas qu’ils viennent parce que je déteste pleurer devant les gens. (…) Un garçon que je ne connaissais pas m’a rattrapé. Il a dû penser que j’allais sauter sur les rails derrière le conservatoire. Et je crois que je l’aurais fait, s’il n’était pas arrivé ».
L’égo d’Angèle a pris un nouveau coup ce jour-là. Pourtant, durant l’année scolaire, j’avais appelé la référente Handicap/théâtre du conservatoire, pour lui parler du TDAH de ma fille. J’avais suggéré de proposer à Angèle de sortir quelques minutes de la salle lorsqu’elle manquait de concentration, pour qu’elle se recentre. J’ai rappelé qu’enchaîner huit heures de cours et trois heures de conservatoire pour terminer sa première journée de la semaine à 21 h 15, c’était beaucoup. D’autant qu’elle se levait à 5 h 30 le lundi matin pour prendre son bus en direction du lycée. Mais, apparemment, rien n’avait été pris en compte. Oui, Angèle avait des problèmes de concentration. Oui, elle était sous traitement. Et non, cela ne fonctionnait pas forcément, surtout après une journée de cours. La Sertraline* ne fait pas de miracles.
Au cours de l’été 2025, Angèle a été hospitalisée de nouveau. Idées morbides, scarifications, prises d’alcool et autres comportements à risques ont mené à passer un mois et demi en clinique pour adolescents. Au programme, des rendez-vous avec le psychiatre, du repos, un traitement médicamenteux pour tenter de l’aider. Pourtant, les TS -tentatives de suicide- se sont succédé et les passages en chambre blanche (comprendre en isolement) aussi. Là-bas, Angèle s’est pourtant fait des amies, des filles qui comme elles, se mettaient en danger, avec qui elle avait gardé contact à sa sortie, mi-août. Sous anti-dépresseurs et anxiolytiques depuis quelques semaines, elle a pu rentrer et attendre septembre, avec malgré tout la boule au ventre. Elle a intégré le cursus 1ère STMD. Une classe particulière, avec uniquement des élèves aux spécialités théâtre, musique et danse. Autrement dit, des matinées de cours généraux et des après-midis, dans son cas, de théâtre, avec cinq de ses camarades.
Mais, la reprise s’est faite dans la peur : peur de dire qu’elle avait été internée, peur de raconter ses angoisses. À l’internant, la chambre « pour personnes à mobilités réduites » lui avait été attribuée. Elle se retrouvait donc seule. Durant le week-end qui a suivi la rentrée, j’en ai discuté avec ma fille. Il était convenu qu’elle irait demander à changer de chambre. Elle ne l’a pas fait et j’ai voulu le faire àsa place. Mais, sa réponse a été « Laisse tomber maman, je vais encore passer pour la meuf chiante. C’est pas grave si je suis seule ». J’ai insisté un peu, mais elle s’est mise en colère. Alors, j’ai renoncé. Je m’en veux tellement.
Au fil des semaines, un cercle vicieux s’est mis en place. À force de ne rien nommer, de ne rien raconter, les crises d’angoisse se sont enchaînées de plus en plus. Les désordres alimentaires ont commencé. Ne plus aller manger à la cantine pour ne plus manger seule… Entre septembre et décembre, Angèle a perdu 11 kg. Je tentais de la convaincre de manger, je décortiquais les menus de la cantine avec elle. Elle repartait avec des compotes, des pommes, des biscuits. J’ai signalé à l’internat et à l’infirmier du lycée qu’elle avait perdu beaucoup de poids. Personne n’avait rien vu. Je suis persuadée qu’elle se faisait vomir.
Et puis, avant les vacances de la Toussaint, les cinq théâtreuses de sa classe ont décidé de rester à l’écart de ma fille. Courageuse, ma fille est allée les voir, pour leur demander « pourquoi ? ». Elle a terminé en larmes à l’infirmerie. Sa tristesse et ses crises d’angoisse étaient trop difficiles pour elles, lui ont-elles expliqué. « Mes amies m’ont laissé tomber, alors que j’étais toujours là pour elles, même si elles me parlaient comme un chien : Angèle, gardes la table, tu mangeras après, Angèle, arrête, t’es chiante, Angèle, tu saoûles… », a enregistré ma fille sur son téléphone.
Lors de la réunion parents/professeurs, les enseignants ont demandé à Angèle ce qui se passait dans la classe, disant qu’ils avaient remarqué qu’elle semblait très seule. Angèle a donc expliqué ce qui se passait. Nous en avons discuté avec tous les enseignants. Certains se sont insurgés, d’autres ont expliqué à Angèle qu’on « ne pouvait pas forcer les gens à s’aimer ». Ce fut la même réponse de l’infirmier du lycée, qui, en outre, lorsque j’ai parlé de harcèlement, m’a répondu que non, le fait de ne plus parler à quelqu’un n’était pas une forme de harcèlement. Or, l’ostracisme en est bien une, selon l’Éducation Nationale** et la définition du Petit Robert : « Rejet hostile, par une collectivité, d’un de ses membres ». Et en l’occurrence, ce n’était pas une seule personne qui ne parlait plus à ma fille, mais le groupe de son cursus.
Isolée à l’internat et dans sa classe, Angèle ne voulait plus aller au lycée. Mais, la perspective de manquer les cours l’angoissait aussi. Avec les vacances de la Toussaint, elle a pu souffler un peu et reprendre espoir. L’une des filles de sa classe lui avait en effet envoyé des messages pour s’excuser de son attitude, reconnaissant qu’elle avait suivi le groupe. Pourtant, à la reprise après les vacances, rien n’avait changé. Ma fille était toujours seule. Elle passait du temps avec un garçon de sa classe, musicien, autiste Asperger, lui aussi en marge, et retrouvait parfois quelques amies de sa classe de seconde durant les pauses. Mais, les emplois du temps différaient trop pour que cela suffise à lui donner enfin la certitude qu’elle n’était pas seule.
Quelques jours avant qu’elle ne décide de mettre à fin à ses jours, Angèle s’était pourtant inscrite à la chorale, voulait passer son BAFA, faire le SNU. Ses poèmes allaient être publiés dans le journal du lycée. Mais, les journées étaient longues. Elle voulait que nous la ramenions à la maison, mais ne voulait pas non plus rater son cursus. Tout se bousculait dans sa tête. Les crises d’angoisse étaient quotidiennes lorsqu’elle était au lycée. Elle était toujours sous anti-dépresseurs, mais cela ne suffisait pas.
Quelques heures avant son passage à l’acte, elle a même participé à un débat, après le visionnage d’un court métrage. Elle avait été félicitée pour ses arguments et contre-arguments. Mais, en sortant de la salle, elle a entendu un garçon dire « Angèle, elle fait peur ». Bien sûr, en tant qu’adultes, nous comprenons que c’était un compliment. Mais, lorsqu’on subit la critique depuis tant d’année, on le prend au 1er degré. Est-ce cette phrase qui a été le déclencheur ce soir-là ? Est-ce autre chose ? Est-ce simplement d’avoir voulu faire taire la douleur ? Je ne le saurai jamais.
Ce soir-là, je l’ai eu en visio comme tous les soirs, sur WhatsApp. Nous avons passé la journée en revue, essayé de trouver ses points positifs, décortiqué le menu. Nous avons parlé de cette balade que nous devions aller faire au Bois Barbu. Nous avons raccroché comme chaque soir, avec ce « bonne nuit ma ninette, je t’aime fort » et son « bonne nuit maman, je t’aime fort jusqu’aux étoiles ». Ce sont les derniers mots que nous avons échangés.
Dans la nuit du 3 au 4 décembre 2025, Angèle, 16 ans et 77 jours, s’est pendue. À moi, sa maman, de porter sa voix aujourd’hui.
*médicament prescrit dans le cas d’un trouble de l’attention avec hyperactivité.
**« Un élève est victime de harcèlement lorsqu’il subit, de façon répétitive, des actes négatifs de la part d’un ou plusieurs élèves. Un comportement négatif peut se produire lorsqu’un élève, ou un groupe d’élèves, inflige un malaise à un autre élève, que ce soit de manière physique (frapper, pousser, frapper du pied, pincer, retenir autrui) ou verbale (menaces, railleries, taquineries et sobriquets). Les actions négatives peuvent également être manifestées sans parole ni contact physique (grimaces, gestes obscènes, ostracisme ou refus d’accéder aux souhaits d’autrui).
Source https://www.education.gouv.fr/non-au-harcelement/qu-est-ce-que-le-harcelement-325361

