J’ai connu Angèle en 4e et c’est tout de suite devenu mon amie, même si nous n’étions pas dans la même classe.
Elle était pour moi une amie extraordinaire qui voyait le monde comme moi, ce que d’autres ne partageaient pas, rejetaient ou ignoraient.
Angèle était quelqu’un qui remarquait tout. Elle pouvait noter par exemple la réaction même minime de quelqu’un qui parlait et devinait alors que le malaise de la personne. Elle cherchait alors toujours à comprendre et à aider.
En parallèle, elle se demandait toujours si elle aurait dû parler de telle ou telle manière, dire telle ou telle chose, qui aurait pu blesser la personne à qui sa phrase était destinée, et cela pouvait la hanter durant des mois, voire des années. Elle pouvait même aller voir la personne et en rediscuter avec elle, ce qui permettait alors de régler les non-dits et les anciennes disputes. Angèle avait besoin de comprendre et surtout de ne pas rester sur des malentendus. Cela me faisait toujours penser à la série « Ginny & Georgia », où Maxine essaie de parler de ses sentiments et de ce qui ne va pas dans sa vie à l’une de ses amies, qui la repousse. Cette scène m’avait bouleversé. Je n’aurais pas su quoi faire à la place de cette personne rejetée par ses propres amies, à cause de sa personnalité empathique. Maxine m’a beaucoup fait penser à Angèle. Et le plus drôle, c’est qu’elle m’en avait parlé, en disant qu’elle trouvait que le personnage de la série lui ressemblait. Nous en avions ri ensemble. Je me souviens d’ailleurs qu’elle m’avait raconté une dispute avec une amie du lycée, en seconde, qu’elle avait essayé d’aider et qui du coup l’avait envoyé promener et s’était fâchée avec elle.
Comme je n’étais pas dans la classe d’Angèle, je ne suis pas trop au courant du harcèlement qu’elle subissait durant les cours. En revanche, un jour où elle n’avait pas cours, elle était venue dans ma classe et les élèves étaient ensuite venu me voir, énervés, pour me demander pourquoi je l’avais fait venir. Clairement, ils ne l’aimaient pas. Les gens disaient d’elle qu’elle était la « meuf bizarre ».
Ce que je sais de ce qu’Angèle a vécu, elle me l’a raconté. Elle m’a expliqué comment en 6e, une fille de sa classe a très vite commencé à se moquer d’elle, à la bousculer et même un jour à la tirer par les cheveux dans un couloir, après les cours. Je sais aussi qu’en 3e, deux filles l’ont frappé dans la cour et lui ont même cassé ses lunettes. Angèle faisait de la boxe. On lui disait de se défendre, mais elle n’avait pas le droit, disait-elle, en dehors du ring. Je n’ai jamais vraiment su pour quoi ces filles s’en prenaient à elle. J’avais souvent l’impression que l’on remettait davantage en question la façon dont Angèle réagissait plutôt que les raisons qui poussaient des gens à être violents avec elle.
Je me souviens aussi d’une discussion concernant des amies de son lycée qui ont voulu arrêter de traîner avec elle parce que, selon elles, Angèle était trop triste et que cela les mettait mal à l’aise. Je connaissais ces filles. Je les avais croisées lors des tests d’entrée en S2TMD théâtre. Je peux entendre que certaines personnes prennent leurs distances lorsqu’elles ne savent pas comment réagir face à la souffrance d’un proche, même si je ne partage pas forcément ce choix. Angèle avait besoin de ses amies. Elles l’ont éloigné et Angèle l’a très mal vécu. Elle se sentait seule. Elle m’a même raconté qu’elle avait été invitée à l’anniversaire d’une fille de sa classe, que cela s’était super bien passé le jour même, mais que le lendemain, la fille en question l’avait envoyé promener et décidé de ne plus lui parler. C’est là qu’elle m’avait raconté que le groupe de théâtre de sa classe ne lui parlait plus.
J’ai pu lire pas mal de messages publiés après son décès et cela m’a mise très mal à l’aise, parce que c’était complètement en décalage avec ce qu’Angèle avait vécu. J’ai ressenti un malaise à lire les jolies choses dites à propos d’Angèle alors que tant de personnes lui avaient tourné le dos. Je me pose toujours des questions concernant certaines décisions qui ont été prises autour d’elle. Je ne connais pas tous les éléments de la situation et je ne cherche pas à désigner des responsables. Cependant, en tant qu’amie, j’aurais aimé qu’elle se sente davantage entourée et soutenue dans les moments où elle traversait des périodes difficiles.
Je pense que chacun possède ses qualités comme ses défauts. Je ne souhaite pas vivre uniquement dans le chagrin pour quelqu’un qui a choisi de suivre son propre chemin, même si cela me laisse un profond sentiment de nostalgie et de regret. J’aurais aimé la connaître encore davantage, comprendre encore mieux ce qu’elle pensait, grandir à ses côtés et surtout partager d’autres bons moments avec elle, tout en étant présente dans les périodes difficiles, comme elle l’a été pour moi.
Elle avait espéré que le lycée ferait une vraie différence dans ses relations aux gens. Elle y a cru une partie de son année de seconde, et puis les mises à l’écart ont recommencé, comme au collège. A l’internat, en seconde, elle semblait bien. Mais en première, elle était seule dans sa chambre, et même si elle pouvait aller voir des amies dans d’autres chambres ou que ces amies-là viennent la voir, ce n’était pas pareil que d’être ensemble. Et les filles de l’internat n’étaient de toute façon pas dans sa classe.
Elle était tellement contente après la troisième de partir en section théâtre…. Pourtant, lorsque moi je suis venue passer mes tests pour intégrer le lycée, les professeurs du conservatoire et du lycée l’ont démoli, en fin de seconde, en lui disant qu’elle perturbait la dynamique de la classe du fait de son inattention. Angèle avait très mal pris les choses, sachant qu’elle essayait de traiter son TDAH, mais que cela ne fonctionnait pas toujours. Elle s’était sentie « comme une m*** », m’avait-elle dit.
Angèle me manque, et je pense qu’elle me manquera encore longtemps. Aujourd’hui, je pense qu’il faut continuer d’avancer sans pour autant l’oublier, en gardant en mémoire ce qu’elle nous a apporté et ce qu’elle a représenté pour chacun d’entre nous. Elle était une amie très chère à mes yeux.
