J’ai 23 ans et j’ai connu Angèle lorsque j’en avais 21, lorsqu’elle était en 4e et 3e au collège. Lors de sa dernière année, je n’étais plus que surveillant. Je faisais également un service civique et je m’occupais du Foyer des élèves. Angèle était une des élèves qui venait le plus souvent, toujours avec son sourire et son énergie débordante. Lorsque je l’ai rencontrée, je n’étais pas au courant des problèmes qu’elle rencontrait avec ses pairs. Cependant, j’ai vite compris que ce Foyer était un vrai refuge pour des élèves comme elle. Je discutais beaucoup avec ces gamins et notamment avec Angèle. Ils se confiaient beaucoup à moi et j’étais fier d’avoir gagné leur confiance. Le Foyer était leur repère et un espace où ils pouvaient respirer, lorsque ça n’allait pas ou qu’ils ne voulaient pas rentrer tout de suite chez eux. Je prenais mon rôle d’animateur à cœur et je leur ai même appris, pour ceux qui le voulaient à jouer au poker, tout en leur expliquant les risques du jeu, lorsqu’on mise de l’argent. Nous jouions avec des jetons en plastique. Angèle et son amie Orlana ont été les plus ferventes joueuses du Foyer qui devenait ainsi pour elle un lieu de calme, où elles pouvaient se confier, mais aussi de jeu. Elles ont adoré le concept et Angèle était même une des joueuses les plus affûtées, qui m’a battu plusieurs fois.
Angèle me racontait sa vie au collège et les difficultés qu’elle y rencontrait. Elle me parlait du harcèlement qu’elle subissait. Elle venait clairement au Foyer pour se vider la tête.
Pour sa seconde, Angèle est partie au lycée à Toulon et nous avons tout de même continué à échanger un peu sur Instagram. J’étais toujours en poste au collège, comme surveillant également, lorsqu’un jour, je l’ai vu arriver pour venir dire bonjour à d’anciens enseignants. C’est à ce moment-là que j’ai vu le changement sur elle. On voyait sur son visage la tristesse. Elle est aussi venue me saluer et me raconter que ça n’allait pas très fort. Elle m’a expliqué qu’on l’avait mise seule dans une chambre à l’internat, qu’elle faisait une grosse rechute de sa dépression, que ses amies du lycée ne lui parlaient plus et qu’elle voyait moins ses anciennes amies parce qu’elle était interne. Je l’ai écouté, je lui ai dit de s’accrocher, mais je n’ai pas compris à quel point elle allait mal. J’ai continué à suivre ses publications sur les réseaux et à échanger avec elle.
Mais, ce n’est que lorsque j’ai appris qu’elle avait mis fin à ses jours que j’ai compris que j’étais passé à côté de quelque chose. En tant qu’encadrant de mineur, notre mission est importante. Nous ne sommes pas supposés laisser des choses comme ça se produire. Ce harcèlement, qui mène à la mort. J’aurais dû aller voir la Direction et les enseignants pour les avertir, même si la plupart étaient déjà au courant de ce qu’elle subissait. Elle a vécu le harcèlement pendant quatre ans. Et lorsque cela a recommencé au lycée, ça a été le coup de grâce.
Pourtant, c’était une super gamine, bien élevée, toujours souriante, pleine de vie et d’énergie. Elle pouvait fatiguer les gens du fait de cette énergie, et c’est aussi ce qui pouvait lui causer des problèmes. Lorsqu’elle arrivait au Foyer, elle arrivait à me communiquer sa bonne humeur et pouvait me donner le sourire à moi aussi même si ma journée était difficile. Nous avons passé tellement de bons moments ensemble…
Je suis allé à son enterrement. Me retrouver devant son cercueil a été un électrochoc pour moi. Cela m’a fait prendre conscience du rôle que nous, les éducateurs, avions à prendre. Cela m’a incité à être encore plus attentifs aux élèves, à leur mal-être, à leurs problèmes… C’est grâce à Angèle que je m’implique aujourd’hui autant dans mon travail, même si c’est parfois lourd à porter et pas sans conséquences. Mais, tant pis. Je ne regrette pas de m’être trop attaché à certains élèves, comme Angèle, même si elle n’est plus là aujourd’hui. Je sais que venir me voir au Foyer lui faisait du bien et lui permettait de respirer un peu. Je suis tellement triste qu’elle ait renoncé à se battre et qu’elle soit partie. Je me rends compte à quel point il faut ouvrir les yeux sur ce qui se passe dans les établissements scolaires. Angèle n’est plus là, mais il l faut que son histoire serve à quelque chose.
